[ travaux publics de alen corne ]

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S’étant considérablement développé dans sa masse l’homme humain finit par manquer de bras. Il n’en a plus assez pour se saisir lui-même. N’arrive plus à faire le tour de son propre corps. Cette disproportion l’accable. Ses propres bras trop courts bourrelés par sa masse ne peuvent plus faire parvenir la nourriture à sa bouche. Il faut l’alimenter sans cesse. L’homme humain souffre de sa propre expansion. Son universalité l’accable. Son omniprésence l’inquiète. Il se sent observé. S’agite dans son sommeil. Qui est rare et mauvais. Des parties saillantes de lui-même s’enfoncent dans son corps. Il souffre. Son existence est trop vaste et trop ancienne. Il s’est trop répandu. A pris trop d’envergure. Ne se supporte plus. Il s’affale.

L’homme humain comme idée a pris trop d’importance. Ca ne peut pas ça ne peut plus cet effort de l’homme humain pour se continuer. Parvient à sa limite. A besoin qu’on l’étaie le nettoie le nourrisse. A besoin de nos bras. Nous autres petits ommes. Rejetons d’une plus vaste idée qui nous dépasse nous contient. Petits ommes nous-mêmes sans H sans idée sans devenir. Nous n’avons que nos bras à offrir. Qui sont petits et courts.

On soulève et on pousse. On travaille à son soutènement. Afin de soutenir l’idée de l’homme humain on fabrique des étais autour de son corps. Avec nos corps. Qui viennent le redresser. Afin que son ombre universelle s’étende de nouveau sur le monde. Qu’il respire un peu mieux. Des étais des coussins des poulies et des sangles. De nos viandes. Pour qu’il s’incarne un peu. Fasse peut-être un discours. Mais l’homme humain ne parle pas. Il ne nous dit plus rien. C’est seulement par sa masse qu’il existe. Par son souffle. Par sa seule présence. Il s’étouffe dans ses gaz. Nous étouffe. On s’occupe de lui.

Il n’y a plus assez d’os sous cet amas de matière accumulée. Plus assez de muscles plus assez de désir. C’est un déficit structurel de matière désirante étouffée sous la graisse. Sous la matière morte. L’homme humain c’est une idée qui a fini par prendre corps. Par les prendre tous. Une idée devenue masse étalée sur le passage.

L’homme humain comme idée se pensait comme un pont jeté d’une rive à l’autre. Comme un phare. Comme un ouvrage d’art qui durerait toujours. Qui en produirait d’autres. Pierre sur pierre sur poutres sur parpaing sur béton sur acier et sur verre. A jamais projetant des érections massives à la perpendiculaire du ciel. Au plus haut.

Se pensait comme un pont qu’on traverse pour trouver autre chose. Comme un phare pour guider. Il se pensait un pont mais qui passera dessus et pour aller vers où. Vers quel autre côté maintenant qu’il a occupé l’horizon tout entier. Son ouvrage s’affaisse et il a un gros cul. L’homme humain cède partout sous sa masse. Le poids de sa propre ossature s’ajoute à la masse portée. Toutes les parties appuyées sur d’autres les emportent. C’est l’effet domino dont on a tant parlé.

Il vacille. Il s’entraîne dans sa chute et nous chutons avec. Nous autres ommes minuscules. Particules de l’idée générale devenue un tas de viande en voie de putréfaction. Il faut s’occuper de lui. Enlever les parties les plus mortes drainer le pus et lui dire des histoires à l’oreille. Lui raconter encore son passé ses vieilles gloires ses anciennes conquêtes. Ce qu’il fut pour lui faire oublier ce qu’il est. C’est un tas de graisse malade que d’autres font bouger. C’est une masse avariée qui encombre le passage. Mais c’est encore l’homme humain on n’a pas d’autre idée et elle règne sur tout.

Qu’est-ce qu’on fait d’une idée quand elle prend trop de place. Qu’est-ce qu’on fait d’une idée quand on n’en a pas d’autre. Qu’est-ce qu’on fait d’une idée qui ne sert plus à rien. Qu’est-ce qu’on fait d’une idée qui a pris forme est allée jusqu’au bout. Qui existe dans l’espace. Qui l’a entièrement pris. A rempli tout l’espace de matière accumulée. On la roule sur le côté pour enduire ses escarres de crème. Pour la faire durer.

L’homme humain est devenu si vaste qu’on ne peut plus voir au-delà. Il remplit l’horizon il bouche les perspectives il les a toutes mangées. Il vacille dans tous les sens comme un bloc de gelée. Quand on essaie de le remuer il revient toujours vers son centre. Vers lui-même. Au plus lourd au plus bas il se vautre il s’affale. C’est un phoque géant qui s’est fait tatouer une mappemonde sur le ventre. C’est un énorme ver.

Nous autres ommes finis. Tout autour d’un cadavre en sursis qui s’en va en morceaux. On s’acharne à le recoudre avec du fil épais. A recoudre ces plaies. Elles suppurent. Elles s’opposent.

Cet ensemble supposé de la structure défaite se déchire de partout. Se dispute se déchire. Il n’y a pas d’ensemble. Ni homme humain ni société sociale ne tiennent par unité. Se ravagent et se mangent. Les centres de gravité se contredisent tous. C’est une querelle sans fin. Qu’est-ce qui est plus humain dans l’homme de la main ou de la langue. L’une s’en prend à l’autre et veut se la soumettre. Je sais parler dit l’une je sais faire dit l’autre. Elles ne savent plus rien. Tellement gonflées de graisse accumulée qu’elles ne peuvent plus rien. On fait tout à leur place. Tout se déchire par blocs. Les querelles font rage en vue de décider quelle partie règnera sur l’immense charogne. Quel sexe racorni. Quel anus. Quelle vésicule. Savoir qui à la fin incarnera le mieux la pourriture. Qui restera dernier.

Tous ces déchirements défont encore ce qui reste d’homme humain. On le sangle on le ceinture. On commence à manquer de moyens de contention. On renforce les frontières. Il veut s’étendre encore. Ce qui persiste à vouloir ne fait que se déchirer. Mais s’étendre s’étendre il ne pense qu’à  ça. Dans un dernier effort il s’étire et il coule. Se défait. Ne libère plus que des effondrements. Qui vont plus loin faire sauter les étais qu’on aura pu placer pour le rendre présentable. Les dernières prothèses les soins de peau les efforts cosmétiques. Par plaques entières ce fond de teint ce replâtrage ce maquillage de clown s’effrite. Nous poussière dessus. Avec le reste s’emporte et se défait. Dans son sommeil final il bouge. Son dernier rêve est d’encore se répandre. Il pense faire effort ses sphincters se relâchent. Il se flaque. Il se fait dessus. Il se fait dessous. On éponge. C’est un travail ingrat. Et en plus c’est la guerre.

On s’affaire on travaille on s’entretue autour de cet effondrement. Ca ne saurait tenir mieux ni plus longtemps. On le sait. Il faudrait se tirer de là-dessous avant qu’il soit trop tard. Avant que tout s’effondre vraiment. Vraiment plus encore. Vraiment vraiment. Mais ça dure et cet amas de graisse nous étouffe lentement. Plus vite de temps en temps. C’est le temps de panique. Vient le temps de l’angoisse. Où aller et que faire. Il y a des questions. Mais l’homme humain nous cerne. Nous avons trop longtemps été pris dans sa définition. Nous a définis comme lui-même. Mais manquant. Toujours dépourvus d’être. Définis par ailleurs. Rejetés hors de lui placés à son service.

Rejetés hors de lui. L’homme humain nous barre la voie. Il encombre le passage. Comment faire forage traverser cette masse et pour aller vers où. Si son accumulation c’est l’amas de nous-mêmes. Si nous-mêmes petits ommes rejetons sommes lui. Dans sa définition. L’emportons avec nous de son autre côté. Il y a des questions.

Comment bâtir un pont à partir de son effondrement.  Comment passer le pont en soutenant le pont. Comment passer. De la difficulté à marcher sur ce qui tombe. Et de bâtir avec. Et ce n’est pas un pont. C’est une idée c’est un amas de matière. C’est un corps vivant qui se nourrit de nous. Dont nous nous nourrissons. Parasites d’un parasite. Cette masse c’est nous.