De temps à autre ayant trop dérivé, je [première personne] doit se recentrer. Et c’est :
Ce dégoût de la forme et de l’expression. Cet impossible déni de communication. Dire, ça n’arrive que s’il n’y a plus rien à faire, si vraiment plus rien d’autre. Le vrai travail c’est pure activité où se prendre. Se donner prise. C’est quelque part où se mettre. Parce que tout est insupportable. J’écris je suis assis je suis quelque part. Je laisse une trace sur du papier je suis là. Ou j’écris dans ma tête c’est pareil. Je suis quelque part où je fabrique des mots. J’habite les mots que je fabrique. Ce tissu de mots trouvés c’est ma tente mon manteau. J’en mets d’autres dans des poches pour plus tard. Dans la rue en forêt c’est n’importe où. Jamais quand je conduis. Il faut que les pieds touchent le sol pour écrire. De toute façon je préfère marcher. J’ai peur de ne plus pouvoir marcher un jour et de ce fait de ne plus pouvoir écrire. De ne plus pouvoir exister. Ce moment arrivera, peut-être ou pas. On n’en sait jamais rien la peur ne sert à rien. Je ne serai jamais publié parce que je ne sais pas faire un livre. Je sais marcher. Par ailleurs ou par conséquent je pense qu’il n’y a plus de livre possible. Ne plus être possibles n’empêche pas les choses d’exister. On le sait bien. Nous habitons un monde impossible rempli de choses impossibles. Rempli de livres impossibles et d’avions qui ne devraient pas voler. C’est comme ça. Je ne serai pas publié parce que je ne sais pas mettre en forme. Je ne sais pas finir. Je passe toujours à autre chose. Parfois je pense que je sais écrire, d’une certaine façon c’est sans doute le cas. Ca ne suffit pas à faire un livre, encore moins à être publié. Il y a trop d’autres choses que je ne sais pas. Qui font qu’au bout du compte je ne sais pas écrire et que c’est pour ça que je ne serais pas publié. Au bout du compte les choses sont uniquement ce qu’elles sont. C’est ce qu’on appelle la pureté. On peut toujours tenter de compliquer et de raconter des histoires à mettre dans des livres. Ca n’ajoutera pas un gramme de matière au monde. La masse totale d’un livre est celle de la fibre végétale, des colles et des encres qui ont servi à le faire. Qui étaient déjà là. Sous une autre forme qui n’était pas celle du livre. Aucun livre n’apporte un gramme de matière nouvelle. Ce sont les mots. Les mots qui plaisent dedans. Qui font que les gens lisent des livres parce qu’ils aiment la lecture. Parce que ça leur plaît. Quand on met son visage dans un livre on se couvre de mots. Les mots de quelqu’un d’autre arrivent dans la tête. On arrête de penser. On se coule dans une autre parole on pense à partir d’elle. On n’arrête jamais de penser. L’activité cérébrale est continue. Cela demande beaucoup d’énergie. C’est épuisant. Penser à partir de quelque chose de pensé par un autre est moins fatigant. Ou alors on dort. Ou on mange. C’est ce qu’on fait quand on prend le train. On lit, on dort, on mange. Beaucoup de gens dans le train mangent en lisant. De plus en plus d’ailleurs ils mettent leurs visages ailleurs que dans des livres. C’est à peu près la même chose. Un téléphone portable non plus n’ajoute pas un gramme de matière au monde. Lui aussi est là pour remplacer de la pensée active par de la pensée passive et faire passer le temps. La même chose. La pensée douloureuse qui ne s’exerce pas sans support. Le corps anxieux de sa propre pensée. L’ennui c’est souffrir d’exister et personne ne veut ça. C’est insupportable. On préfère lire ou manger ou prendre des drogues ou regarder des vidéos ou faire l’amour. On préfère exister en faisant quelque chose qui nous donne du plaisir. C’est tout à fait normal. C’est éreintant d’exister. Il faut toujours chercher autre chose. La plupart du temps la même chose. A faire. Ce pourquoi l’épuisement qui vous laisse sans désir est merveilleux. Ce pourquoi il est merveilleux de s’évanouir ou de tomber d’épuisement. Ce pourquoi on prend des drogues simplement pour pouvoir piquer du nez. Pour échapper à souffrir d’exister j’écris ou je dessine ou je fais l’amour ou je regarde des vidéos. La plupart du temps je ne vais au bout d’aucune de ces activités. Simplement j’arrête dès que je suis assez fatigué pour ne plus souffrir d’exister. On ne demande à personne de produire un recueil cohérent et construit des moments où il mange ou baise ou prend des drogues. Toute cette activité humaine s’écoule en pure perte. On peut effectuer une captation d’activité humaine. Dans ce cas c’est du cinéma expérimental ou de la performance. Ou de la poésie ou de la littérature. Une activité tournée vers la production de contenus. C’est-à-dire une activité tournée vers son contenant. Adaptée à celui-ci. On parlait autrefois de supports. Contenu dit mieux ce qu’il en est. Le contenu est de l’activité humaine. Son résultat est quelque chose de fini, comme un film, un livre, une chanson, etc. Ce résultat est conçu pour s’adapter à un contenant qui s’appelle littérature, art, cinéma. Qui existe socialement en étant une industrie. La définition industrielle de l’activité humaine est qu’elle doit s’inscrire dans un ensemble plus vaste. Dans une chaîne de valeur. Elle doit être productive et pour cela elle doit aller au bout d’un certain nombre d’actions. Jusqu’à produire un objet fini. Qui lui-même pourra entrer dans un ensemble plus vaste afin de produire à son tour de la valeur. D’être détruit dans sa consommation afin de disparaître pour faire place à un nouvel objet. Ce sont les conditions de production. Rien n’existe seul dans le monde. Rien n’existe qui ne soit pris dans une autre activité. Cependant il faut mener les choses à bien. Il faut aller au bout. Si on s’y prend bien on ne cesse pas d’agir. On existe sans souffrir. A la fin on tombe d’épuisement. Ce qui serait merveilleux et parfait. Malheureusement. Ca ne se passe pas comme ça. On n’a pas un problème avec la création artistique ou avec l’industrie. On a un problème avec l’ennui. On ne souhaite pas vivre parce que c’est éreintant. A la place on fait des choses. La création artistique relève du domaine plus général de l’ennui. Comme d’ailleurs le marché. Ce pourquoi le marché comme la création artistique finissent par rajouter de l’ennui au monde. Ca n’est pas de leur faute. C’est une question de cohérence. Ce qui vient de l’ennui doit y retourner. C’est le principe du marché. Qui n’ajoute pas un gramme de matière au monde. Mais la transforme pour la vendre. Ce qui est très ennuyeux et repose sur l’ennui. Sur la souffrance d’exister. S’il n’y avait pas d’ennui dans le monde. S’il n’y avait pas de marchands. Le monde se serait arrêté à la pomme de terre. Qui suffit à tout. Toute cette libido branchée sur le marché et l’échange et la circulation. L’ennui et la solitude comme énergies renouvelables et ressources infinies. Produire plus de solitude et d’ennui. Afin de les distraire. Produire plus de malades à anesthésier. Accompagner plus de souffrance d’exister jusqu’à son épuisement. J’écris je dessine et je marche. J’endors la souffrance d’exister et je tombe d’épuisement si je peux. Je n’ajoute aucune matière au monde. Je transforme ce que j’absorbe afin de continuer. Je ne sais pas grand-chose de ce monde rempli de matière existante. Qui en grande partie ne souffre pas. Qui n’éprouve pas autant de difficultés. Seule la matière humaine souffre pleinement. La plupart du temps j’évite d’y penser. J’ai une ou deux idées que je frotte ensemble pour faire du son. Ce sont des mots. Je préfère marcher. Je regarde au loin quand je monte sur les crêtes. Le regard se perd avec la fatigue de la marche et on ne pense rien. Les nuages ne produisent aucune forme. On les regarde passer. Est-ce qu’ils nous voient ? Non. Parfois ils s’accumulent plus vite. Signe qu’il va pleuvoir. Il faut vite rentrer.