[ s'assemble · s'efface ]

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Il a pris la terre l’a sentie · elle sentait mauvais · l’a portée tout de même à sa bouche · il a pris une poignée de terre à la tombe de son père · la terre du tombeau · il a pris la terre l’a poussée dans sa bouche · ça n’était pas facile elle était un peu sèche et elle sentait mauvais · il a dit : je ne parlerai pas · je ne dirai pas mon nom qui est celui d’un autre · qui est celui que j’ai · la poignée de terre à jeter sur les planches il l’a mise dans sa bouche · il n’a pas dit son nom · la terre prise à la tombe soustraite · il ne l’a pas jetée il l’a mise dans sa bouche et il n’a pas parlé · afin de s’assurer que ce trou soit bien refermé · sans qu’on sache si ce trou était sa bouche ou le trou de son père · où son père se trouvait · il a dit : je ne parlerai pas face à la tombe · cette poignée de terre ne sera pas jetée · ne sera pas perdue · sa bouche était pleine de terre on comprenait mal ce qu’il disait · quelqu’un a dit : c’est un acte à portée symbolique · un autre a dit : son élocution s’en ressent · vous m’emmerdez il a dit je ne parlerai pas · quelqu’un a dit : pardon ? · les paroles dans sa bouche avaient un goût d’insectes et de pluie · des petits bouts de terre tombaient en motte de sa bouche · s’accumulaient dans sa barbe sur son menton · il était difficile d’articuler de la sorte · il a tourné le dos à la tombe à la cérémonie · aux inconnus habillés en noir à l’inconnu dans la tombe · il est parti la bouche pleine de terre · marmonnant dans la terre on ne comprenait rien · déjà il recrachait la terre crue qui crissait sous ses dents · c’était un son désagréable qu’on n’avait pas envie d’entendre plus longtemps

c’est ici qu’il l’a vue et qu’ils se sont souri · son sourire à lui était plein de terre son sourire à elle était plein de sang · son sourire était tel qu’elle était la parure

ici ce serait une histoire qu’il faudrait raconter · mettre en place les pièces · toutes les assembler

ici il faudrait que quelque chose arrive contre le sens des choses et remonte par là jusqu’à vouloir être dit · alors cela n’arriva pas · parce que c’était déjà là toujours encore présent

ici il perçoit la terre dans sa bouche mâche gravillons crisse fêle l’émail morsure d’amertume racines tubercules excréments des vers formant l’humus insectes élytres carapaces la plupart à six pattes filaments champignons funghi fungus lamelles de schiste silex l’acidité fongique de la terre dans sa bouche après son amertume grasse imprégnée de salive le goût de sa bouche s’ajoute au goût de la terre pour faire un autre goût le produire

un autre goût se produit s’élabore la pensée de ce goût de sa bouche monte l’odeur à son nez s’ajoute au goût au crisse à la coquille brisée fine d’escargots qui se distingue s’insinue sous la gencive la coupe finement s’ajoute le sang à la salive son fameux goût de fer la langue amasse la terre la presse à plat contre le palais l’écrase dans le mouvement de la déglutition mais déglutir résiste ça ne passe vraiment pas ne connaît pas ne désire pas avaler de la terre et même celle du tombeau ·  il faut encore l’imprégner de salive pour la faire passer par le chemin de la nourriture et des mots faire prendre à la terre ce chemin à rebours

de la difficulté d’avaler de la terre trop sèche · garder ce goût en bouche l’imbiber de salive la boue s’avale mieux · se réchauffe se cuit dans le four de la bouche · se cuisine de la sorte · la cuisine consiste  à permettre la consommation de choses autrement peu digestes · comme de la terre · elle contribue aussi à rendre les rapports sociaux plus acceptables · la boue s’avale mieux · l’emplissement de la bouche par la terre pas encore avalée · qu’il a poussée dedans de sa main attirée de sa langue · qui s’emmêle dans les cheveux de rhizomes pris dedans · des fils qui enserrent qui tiennent la terre en bloc · lui donnant sa structure qui ne serait que poussière · l’empêchent de couler comme sable · dans sa bouche l’enserrement de toute la terre par les racines · prennent le monde comme milliards de doigts de mains

faut-il encore expliquer la terre et pourquoi la mettre dans sa bouche · faut-il encore ici expliquer la nécessité de la terre dans la bouche  · de sa déglutition · faut-il ici encore expliquer la coïncidence du geste et de la tombe creusée · pour l’heure ça n’est qu’un trou · il n’y a pas grand-chose d’autre à faire d’un trou que le remplir · ainsi de la bouche et se taire · faut-il expliquer pour qu’on n’y voie pas que l’outrage fait à ce qu’il y a dedans · l’outrage fait au langage au cadavre du père · faut-il encore expliquer la coïncidence du trou dans la terre de la terre dans la bouche et du nom sur la pierre  · faut-il aussi expliquer tout ce qui conduit à ces coïncidences · en démêler comme rhizomes les interprétations nombreuses et embrouillées · aussi peu lisibles que la parole de la bouche pleine de terre et du nom sur la pierre · il a trop de consonnes qui sont comme des cailloux · quelqu’un a dit : c’est peut-être un nom polonais · faut-il à force de mots et de consonnes embrouiller encore le sens et donner lieu à d’autres explications

ici encore de tout ce qui peut être dit et expliqué je ne parlerai pas · il a dit la bouche pleine de terre · il a dit : ce ne sera pas la parole pas par elle · pas par le nom · pas non plus par la terre elle-même · ça ne sera pas par là

il a dit : il n’y aura pas de réponse parce qu’il n’y a pas de question · quelqu’un a dit : laissez-moi passer je suis de la famille