Et cette difficulté s’exprime ainsi : le mot silence est encore un bruit [G. Bataille, L’expérience intérieure]
C’est un interrogatoire. L’interrogatoire de quelqu’un qui ne veut pas parler. Ne décline pas son identité. Refuse de répondre. Ne voulant pas parler parle de cette non-parole. Explique. C’est quelqu’un qui explique qu’il ne parlera pas. A qui il l’explique et si on l’écoute c’est encore une autre question. On ne lui a peut-être rien demandé, mais il explique. Qu’il a depuis longtemps cessé de parler. Sur cette absence de parole s’explique. On peut souligner le paradoxe. Ca ne change pas grand-chose. Il a dit : je ne parlerai pas et ce disant il parle. Ce sont des choses qui existent en même temps. La logique de ce paradoxe est de ne pas en être un. La parole s’est tue. Il parle. Il ne parlera pas. Il le dit. C’est comme ça.
il y a des luttes qui viennent fendre les lèvres comme givre · ferment la bouche horizontale un trait par mille perpendiculaires cousue · finissent de dire · précises comme rasoir et pareilles en précaution à saisir entre les lèvres · de bouche et de langue précises · ne se laissent pas facilement aller · des luttes réticentes · des luttes perdues d’avant la parole prise · orphelines muettes qui n’auront pas de camp pour dormir à la nuit · ne dormiront pas à la nuit · veilleront au silence · font s’assécher tarir laissent le sec au sec · se produisent pour taire et ne pas être sues · bouche cousue · un oursin dans la bouche · comme tes lèvres s’approchent l’une de l’autre quand tu vas commencer · tandis que vraiment tes yeux s’ouvrent parce qu’ils aiment voir · mais le silence plus
c’est ce jour et il n’a pas de nom · il ne restera pas · on peut lui faire confiance · c’est un jour d’avant la parole prise · c’est un goût amer et dur dans la bouche · c’est le goût de la bouche quand elle s’est tue longtemps
Par la fenêtre aux verres empêchés de barreaux c’est encore des barres d’immeubles plus loin. D’autres fenêtres et dedans rien. A peine des lumières masquées très vite le soir. On ne voit pas grand-chose. Le ciel qui s’éteint. Le soleil qui passe ailleurs derrière. Ca ne change pas trop c’est sûrement plus simple. Ce qui change un peu c’est quand il faut descendre mais même là c’est toujours la même chose. Ils s’attendaient à ce qu’on imagine des choses pour s’évader. On n’imagine plus rien. Quand on voudra sortir on ouvrira les portes. En attendant on peut aussi bien rester. En attendant on n’attend rien. C’est comme ça qu’on n’est jamais surpris. C’est à n’importe qu’elle heure qu’ils viennent nous chercher. C’est assez prévisible. C’est le moment de continuer à se taire.
Entrer. Ouvrir une porte. Une porte à ouvrir c’est une infinité de plans successifs disposés sur un axe. Celle-ci en particulier se grippe à ses 35°. Il faut appuyer plus fort pour finir de l’ouvrir. Tous les gonds selon les portes chantent différemment. Grincent différemment. Derrière c’est chaque fois quelqu’un d’autre. Qui appartient à ce grincement qui devient comme son nom. On a beau raser cheveux et barbes ils ne se ressemblent pas tous. Sous l’uniforme rose pâle ce ne sont pas les mêmes corps. Celui-ci comme la porte à chaque fois qu’on entre ouvre la bouche et la ferme. Sa mâchoire se grippe aussi il faut forcer. Porte et mâchoire s’ouvrent se ferment mal. Sur soi se referment. Ensemble clos. L’effort maxillaire d’ouvrir la porte. De regarder bayer. D’attraper aux épaules. Serrer. Saisir. Pousser. Sortir. Fermer la porte. Tourner la clé. Se taire.
Dehors on sait que ça continue. Ca n’a jamais cessé. Ce qui change c’est l’ampleur du vacarme. Sa forme. Cette fois-ci c’est un fredonnement. Sourd et profond comme les nuits. Se fredonne se fait. Un travail trouble se fait par le fredonnement. Se produit dans l’ensemble. C’est un travail d’ensemble qui ne ressemble à rien.
Entre deux séances il n’y a pas grand-chose à faire. Gratte le mur de l’ongle. Tire un fil de la couverture l’enroule autour d’un doigt. Le déroule. L’enroule encore. Le sang circule mal. Le doigt gonfle se boudine. Difficile de le plier. Essaie de faire passer le fil entre ses dents. L’enroule autour de la langue. Avale le fil. Gratte le mur de l’ongle. Frotte le mur du plat de la main. Sec contre plus sec. Frottement circulaire c’est un son. Fredonne sur ce son. Fredonne encore. Se souvient de plusieurs sortes de mots. Les regarde les prononce jusqu’à ce qu’ils perdent leur sens. Qu’il ne reste plus que le son. Le son c’est l’os. La main frotte le mur. Abrasion du sens. Son seulement. Laisse le son se faire. Fredonne. Ne regarde pas par la fenêtre. On sait de toute façon. S’assoit au sol attrape ses pieds. Gratte le sol de l’ongle. Tout s’écaille. N’émet rien. N’attend pas. Ce n’importe quel moment où la porte va s’ouvrir. Où il faudra descendre pour une autre séance. Va pisser. Va chier. Mange quand elle arrive la nourriture en barquettes. Va chercher la nourriture sur le passe-plats. Mâche longtemps dans la bouche. Ne regarde pas par la fenêtre. Remet la barquette vide sur le passe-plats. Marche dix fois mille pas du mur du fond jusqu’à la porte. S’allonge. Fredonne. Gratte le mur de l’ongle. Ecaille. C’est un peu de poussière en plus. Ouvre la bouche pour faire claquer la mâchoire. Trois fois. Ouvre et ferme. Sent le goût à l’intérieur de la bouche. La rince à l’eau tiède pour mieux sentir. Ne répond pas à l’appel du nom. Persiste à se taire. Fredonne. Parle comme fredonne. Ne répond aux questions. Fait s’étendre les interrogations au-delà de leur périmètre assigné.
Ne répond.
rien lorsqu’on s’adresse à elle ne s’émane de cette face oblongue et pâle que présence muette · un doute à peine flottant en surface d’un regret · mais c’est prêter sans doute un sens à cette forme · une tache sur un mur · on ne peut pas s’empêcher de croire · le regard fuit · ne se fixe · sur cette face s’opère à chaque question une négation distraite · un procès d’effacement progressif s’effectue · sans fin discernable · on peut suivre le trajet de la question qui s’enfonce dans cette surface · comme dans une eau très claire s’enfonce un objet qu’on a laissé tomber et qu’on suit du regard · qui se fait plus petit longtemps mais on ne le perd vraiment de vue que lorsqu’il se pose au fond · c’est un fond uniforme c’est le moment où vraiment il s’efface · parmi · indistinct parmi d’autres · sables coquillages fragments de poteries tessons ou roches · c’est là qu’on l’a vraiment perdu · ainsi de cette face nos questions dans leur chute et leur effacement · ne parle pas · ne donne rien · un torchon noué à la poignée d’une porte · est-ce un message un signe d’on ne sait quoi et adressé à qui · ou seulement par hasard et pour aucune raison · pareille cette face pendante · son opacité qui se tient en deçà de son propre mystère · ne parlera pas · il n’y a rien à en dire et pourtant il faut continuer
Chaque jour ce rapport doit être produit. Ses cases cochées et les mêmes informations lacunaires reportées du rapport de la veille sur celui du jour même. Placés l’un dans la bannette des retours l’autre dans celle des envois, l’une est verte l’autre jaune. Chaque jour il faut forcer sur cette face pour en faire un visage et lui donner un nom. L’amener à répondre de soi.
Chaque jour.
[…]
