Sur le quai du métro, depuis un des sièges éloigné des autres d’un mètre au moins, de sous un entassement de chiffons sacs papiers journaux dentelles de plastiques, effilochés de tissus tressés lacés, sanglés de quantités de nœuds, corps second du corps dessous, sous l’ajour des crevés la chair est crue, saignante, en viennent des volumes d’odeurs violentes et lourdes qui imposent le respect, complètent la carapace, c’est une armure un nid une barricade, c’est conçu comme une chose, on est loin du vêtement ou du costume de carnaval, une multiplicité de fonctions complexes y sont condensées qu’on ignore, pas plus qu’on ne sait la peau ni la plaie ni les démangeaisons ni quelle faim ni quelle soif, ce qui consume le corps dessous quel secret quel mystère on n’en sait vraiment rien, s’émane un fredonnement,
la parole faite son, faite d’os et de langue, de mâchoire et de dents, de lèvres et de glotte, depuis la caisse d’os qui résonne, se prépare un cri qui s’articule, se conçoit, s’assemblent peut-être les éléments d’un cri, mais d’abord c’est un souffle continu depuis quoi se fredonne, de sous les sourcils du bonnet recouvert de capuche, d’entre les mâchoires, d’une langue engourdie plaquée sous l’arche du palais ça bourdonne, vibrato par le nez chuintements latéraux, marque des arrêts selon savoir quel rythme, c’est ni chant ni discours ni litanie ni louange aux dieux adressée, ça n’est pas primitif c’est matériel c’est une vibration, dans l’os les muscles et les tendons, sans doute ça doit s’entendre du dedans, de sous l’entassement, de sous les odeurs et les plaies, s’accorde à ça, aux vibrations du métro du brouhaha des rames qui arrivent et partent, peut-être que le La de la sonnerie des portes joue un rôle dans l’ensemble,
l’art interne du fredonnement psychotique, sa mélopée, ses clics, le placement de la voix au cœur compact de la détresse sociale, les couloirs carrelés du métro et leurs propriétés acoustiques, le métro parisien comme annexe d’un système défaillant de prise en charge des souffrances psychiques, le discours sur les choses comme tarissement des choses, de la difficulté à dire le monde sans l’obturer, de la difficulté à lutter contre le refermement du monde dans sa tête autour des mots qui pensent, autour du dit des mots qui emporte chaque fois des pans des pièces entières du monde pour les stocker dans ses chambres sourdes, sourdes et noires comme les pièces les plus secrètes des services secrets, l’emport du monde vers ce silence par les mots qui décrivent, de bonne foi veulent dire, une seule chose dite suffit à en finir avec tout, une seule chose dite et c’est « ça », cela, ceci étant ceci ne peut plus être rien d’autre, tout est dit dès que dit, on se comprend, ou alors il faut encore contredire et surdire et on n’en finit plus d’approfondir la nuit et de rendre le silence plus sourd, c’est sans fin cette enclosure du dire dans le dire, sans fin, s’obture dans la saisie, au mieux du dire s’altère toute espèce de réel on ne sait pas ce que c’est, s’éteint dans la médiation, fredonne sur son siège, sans s’arrêter fredonne.
